Créquy (Pas-de-Calais)

 

1793: l'affaire de Sains implique des chauffeurs de Créquy

Le livre: "Le Brigandage dans le Pas-de-Calais de 1789 à 1815" par G. SANGNIEZ nous révèle aux pages 118 et 119 l'attaque d'une ferme au village de Sains les Fressin pendant la nuit du 16 au 17 février 1793. Les auteurs en sont une bande de vingt à vingt cinq hommes originaires du village de Créquy. Comme l'explique très justement l'auteur, ces actes de violence sont le plus souvent dus à la misère, "au désastre créé par plusieurs mauvaises récoltes successives qui ont incité au pillage ceux qui avaient faim, mais aussi parfois à des rancunes justifiées ou non contre les gros possesseurs de biens".

Voici le jugement tel qu'il a été rendu sur cette affaire:

Affaire DEROLLEZ père et fils

Procédure criminelle à la charge de Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ accusés présents et Gaspart LENGLET accusé, remise au Greffe du Tribunal Criminel le 3 juillet 1793 An 2 de la République.

Jugement du Tribunal de Cassation du 13 septembre 1793.

Vu par le Tribunal Criminel du Département du Pas-de-Calais l'acte d'accusation dressé par le Directeur du Juré du Tribunal du district de Montreuil-sur-Mer séant à Hesdin contre Jean Baptiste DEROLLEZ dit le Bègue ramonier et Louis DEROLLEZ son fils demeurant ensemble au village de Créqui duquel acte la teneur suit:

Marc Joseph LEQUIEN Directeur du Juré du Tribunal de Montreuil-sur-Mer séant à Hesdin expose qu'Antoine François BERNARD Huissier en ce Tribunal a remis au Greffe de ce Tribunal trois mandats dont deux d'arrêt et un d'amener décerner par le Juge de Paix du Canton d'Hesdin en date du vingt neuf avril dernier contre Jean Baptiste DEROLLEZ dit le Bègue ramonier et Louis DEROLLEZ son fils demeurant ensemble à Créqui et le dit mandat d'amener du vingt sept du dit mois contre Gaspart LENGLET aussi ramonnier demeurant à Créqui, tous trois, prévenus de complicité de vol avec effraction commis dans la nuit du seize au dix sept février dernier en la maison de Scolastique DEGROSILLIERS veuve de Jean Baptiste DELEPINE fermière demeurante au village de Sains, que le dit Huissier a conduit dans la Maison d'Arrêt de cette ville les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ père et fils et, le dit jour vingt neuf avril dernier, que les pièces d'instruction commencée à la charge des dits DEROLLEZ et LENGLET par le dit Juge de Paix ont été remises au Greffe du Tribunal après avoir attendu les délais voulus par la Loi sans que le dit LENGLET se soit représenté et que le Directeur du Juré ayant vérifié la nature du délit dont sont prévenus les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ et Gaspart LENGLET a remarqué que ce délit a mérité une peine afflictive et infamante pourquoi le Directeur du Juré a dressé le présent acte d'accusation, pour après, les formalités requises par la loi, être présenté au Juré d'Accusation.

Le dit Directeur du Juré déclare en conséquence qu'il résulte de l'examen des pièces, notamment du dit Procès Verbal du Juge de Paix du Canton de Fressin, contenant aussi audition des témoins du vingt février et jours suivants que, vers une heure du matin dans la nuit du seize au dix sept février, vingt à vingt cinq personnes armées de fusils, fourches, cognées et bâtons s'étaient introduites dans la maison de Scolastique DEGROSILLIERS veuve de Jean Baptiste DELESPINE au village de Sains les Fressin, après avoir enfoncé la partie supérieure de la porte d'entrée à grands coups de cognée, que sept à huit traces de coups étaient marquées et reconnues, qu'ils avaient demandé cinquante assignats sans fixer leur valeur, que la réponse de la dite DEGROSILLIER de ne point donner de nuit mais de jour, et les offres qu'elle fit à ces trois personnes de trois pains et du bled ne leur avaient pas convenu, qu'étant entrés dans la maison ils avaient saisi la dite DEGROSILLIERS par le bras et lui demandèrent une somme de quatre mille livres, que faute de leur donner cette somme, ils la menacèrent de la brûler et de la jeter dans sa cave; qu'ils en avaient ouvert la porte, qu'ils l'avaient conduite par force à une armoire dans sa salle qui était à gauche en entrant, que son argent y était renfermé, qu'ils l'avaient forcée de l'ouvrir ainsi qu'un tiroir qu'ils avaient ouvert eux-mêmes, qu'ils y avaient volé une somme considérable d'or et d'argent monnayé, des assignats, des boucles d'argent, croix d'or et bagues d'or dont la valeur n'a pas été déclarée, qu'ils avaient pris dans la garde robe une grande quantité de linge de table et de lit, plusieurs mouchoirs, une pièce et un coupon de toille, que la dite DESGROSILLIERS avait reçu plusieurs coups de bourade de bâton et avait été mise en joue par l'un d'eux, que ce péril où elle se voyait l'avait fait prendre la fuite, pieds nus et en chemise, pour se rendre chez Aimable DEPAPE, que dix huit à vingt personnes introduites dans sa maison où Antoine HANOCQ domestique de la dite DESGROSILLIERS s'était rendu au bruit qu'il avait entendu lorsqu'elles en enfonçaient la porte, qu'elles le couchèrent en joue avec menace de le tuer s'il bougeait du coin du feu et qu'il fut fait aussi de pareilles menaces à Albertine BRANQUART servante de la dite DESGROSILLIERS que trois des dites personnes étaient sorties de la salle chargées de paquets de toille neuve et linge que la dite DESGROSILLIERS avait été maltraitée et presque fusillée, lorsqu'elle se sauvait, par plusieurs de ces personnes qui se trouvaient dans la cour, que l'une avait crié "tiré, tiré", que la cognée dont les délinquants étaient armés a restée dans la maison, que cette cognée a été faite par le nommé Julien BOURBIER Maréchal à Créqui, qu'une de ces personnes portait un habit de toille grise, était de taille environ 5 pieds 2 pouces ayant des cheveux et sourcils noirs et paraissait âgée de vingt cinq à trente ans et était celui qui était entré le premier dans la maison dans la nuit du seize au dix sept février dernier. Vers douze heures de la nuit un grand nombre de malveillants s'étaient introduits dans la cour d'Albert SAMIER fermier au dit Sains, qu'ils se disaient au nombre de cinquante, qu'ils demandèrent au dit SAMIER chacun un assignat de cinq livres, menacèrent de le jeter et de le porter en dedans s'il ne leur donnait pas sur le même instant, que le dit SAMIER leur fit donner par les mains de sa femme par forme d'aumône quelque chose qu'il n'avait pas déclaré, que le vol fait chez la dite DESGROSILLIERS était attribué et soupçonné commis par des habitants de Créquy, que l'on murmurait au village de Créqui que les auteurs de ce vol étaient des DEROLLEZ, Gaspard LENGLET, Louis RISBOURG fils de Jean Baptiste, Pierre DEMAGNY cordonnier mineur, BOUVIER, CUVILLIER père ramonier, LASSALLE, que le livre de comptes, contrats et quittances et autres écrits avaient été retrouvés par la dite DESGROSILLIERS au coin de la grange dans la nuit du seize au dix sept mars dernier, que depuis le vol commis le dit Jean Baptiste DEROLLEZ avait dit qu'il était informé que la dite DESGROSILLIERS avait envie de le faire mettre en prison comme étant du nombre et auteur du vol, que si elle le faisait, ses enfants l'auraient terrassée, qu'il résulte de tout ce que dessus et par ce détail que les dits Jean Baptiste DEROLLEZ dit le Bègue ramonier, et son fils Louis DEROLLEZ et Gaspard LENGLET aussi ramonier demeurant au dit Créquy sont prévenus d'être complices du vol avec effraction commis chez la dite DESGROSILLIERS fermière demeurant à Sains dans la nuit du seize au dix sept février, que ce vol avec effraction a été commis méchamment et à dessein de nuire, sur quoi les Jurés auront à se prononcer s'il y a lieu ou non sur l'accusation contre les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ et Gaspard LENGLET sus-nommés en raison du délit sur mentionné.

Fait à Hesdin en Chambre du Conseil du Tribunal le 28 juin 1793 An 2 de la République. Signé LEQUIEN. (Orthographe respectée).

La déclaration du Juré d'Accusation écrite au ban du dit acte portant qu'il y a lieu à l'accusation mentionnée au même acte contre les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ l'ordonnance de prise de corps contre eux rendue par le Directeur du Juré du Tribunal de Montreuil-sur-Mer le vingt quatre juin dernier, le Procès Verbal de la remise des dits DEROLLEZ père et fils en la Maison de Justice de ce Département du trois juillet suivant, la déclaration du Juré du jugement portant que le fait est constant c'est à dire qu'un vol de différents effets a été commis au village de Sains les Fressin la nuit du seize au dix sept février dernier chez la veuve DELESPINE, que Jean-Baptiste DEROLLEZ n'est pas convaincu d'en être l'auteur mais qu'il est convaincu d'en être le complice ayant aidé sciemment et dans le dessein du crime le coupable à le commettre et facilité son exécution, que Louis DEROLLEZ est convaincu d'être l'un des auteurs du vol dont il s'agit, que le vol a été commis avec force ouverte et violence envers des personnes, qu'il a été commis à l'intérieur d'une maison habitée, qu'il a été commis avec l'aide d'effraction aux portes et clôtures d'une maison, qu'il a été commis de nuit par plusieurs personnes et que les coupables étaient porteurs d'armes à feu ou d'armes meurtrières.

Le Tribunal Criminel après avoir entendu l'accusateur public, les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ et le citoyen LEFRANLEUR défenseur officieux condamne les dits Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ à trente années de fer remplacées provisoirement par celles de galère d'après un Décret du six octobre dernier conformément aux dispositions des Articles 2 - 3 et 4 de la seconde section du titre 2 de la seconde partie du Code Pénal et l'Article premier du Code 3 dont lecture a été faite par le Président et lesquelles sont concernant l'article 2: Si le vol à force ouverte et par violence envers les personnes est commis soit dans un grand chemin, soit sur une place publique, soit dans l'intérieur d'une maison la peine sera de quatorze années de fer.

Article 3: Le crime mentionné à l'Article précédent sera puni de dix huit années de fer si le coupable s'est introduit à l'intérieur de la maison ou du logement où il a commis le crime à l'aide d'effraction. La peine sera augmentée de quatre années par chacune des circonstances aggravantes suivantes: crime commis la nuit, la deuxième s'il a été commis par plusieurs personnes, la troisième si le coupable était porteur d'armes à feu ou de toute arme meurtrière... etc.

Et néanmoins le Tribunal réduit la peine de 30 années de fer ci-dessus prononcée à celle de 24 ans conformément à l'Article 5 de la seconde section du titre deux seconde partie du même Code dont il a été également fait lecture par le Président et lequel est ainsi conçu. Toufefois la durée des premiers crimes mentionnés aux 4 Articles précédents ne pourra excéder 24 ans en quelques nombres que les circonstances aggravantes s'y trouvent réunies.

Après Jean Baptiste et Louis DEROLLEZ seront conduits sur la place publique d'Hesdin où ils seront attachés chacun à un poteau placé sur un échafaud et ils y demeureront exposés aux regards du peuple pendant six heures ayant au dessus de leur tête un écriteau où seront inscrits en gros caractères leurs noms, leurs professions, leur domicile, la cause de leur condamnation et le présent jugement, ordonne que le dit jugement sera mis à exécution à la diligence du dit accusateur public et du commissaire national près le Tribunal du district de Montreuil-sur-Mer séant à Hesdin.

Ainsi fait et prononcé à Arras le 15 août 1793 An 2 de la République Française une heure de l'après-midi en l'auditoire du Tribunal Criminel du Département du Pas-de-Calais où étaient présents Florent Bernard Marie SIMONIN faisant la fonction de Président, Marc Noël MARTEAU, Ciriaque Janvier CARON Juge du dit Tribunal du district d'Arras assumé par le nombre de 4 Juges qui ont signé la minute du présent jugement. Signé SIMONIN LESERRE.

 

Renseignements sur les trois inculpés

Jean Baptiste DEROLEZ dit le Bègue ramonier demeurant rue du Sac à Créquy. 5 pieds 2 pouces (environ 1,70 m), cheveux et sourcils noirs, nez long, visage plein et uni, taille un peu penchée à l'avant. Né le 18 octobre 1738 à Créquy. Fils de Louis et de Marie Claire CORNU. Marié le 4 mai 1768 avec PETIT Marguerite fille de Antoine et Marie Claire CREUSE.

Louis DEROLEZ manouvrier demeurant rue du Sac à Créquy. 5 pieds (1,65 m), cheveux plats et bruns. Né le 3 août 1771 à Créquy. Fils de Jean Baptiste DEROLEZ et Marguerite PETIT.

Gaspard LENGLET ramonier demeurant 33 rue de la Marne à Créquy. 5 pieds 5 pouces (environ 1,75 m), cheveux plats et noirs. Né le 19 août 1759 à Créquy. Fils de Gaspard et Geneviève DENIS.

Autres personnes soupçonnées puis relâchées

Louis RISBOURG, né le 21 décembre 1768 à Créquy, fils de Jean Baptiste et Geneviève GODIN

Pierre DEMAGNY, cordonnier

Jean François BOUVIER, marié à Marie Félicité CORNU

Jean Pierre CUVILLIER, marié à MOURMIER Marie Jeanne

LASSALLE (dans les témoignages était chez lui à Créquy au moment du vol)

Témoins

 Antoine THEROUANNE, ménager à Créquy

Dominique LECLERCQ, cultivateur à Sains les Fressin

Grégoire VOISIN, ménager à Sains les Fressin

 Louis CARON, garçon Maréchal à Sains les Fressin

Marie Séraphine SAMIER, à Sains les Fressin

 Geneviève Isbergue SAMIER, à Sains les Fressin

Pierre Joseph BOULET, fils de Jean Baptiste, charbonnier,  et de Marie Rose CORNU de Créquy

Alexandre CARON, tonnelier à Hesdin

Que sont devenus nos deux détenus?

Peu de temps après sa condamnation, le père Jean- Baptiste DEROLLEZ décède à l'hôpital Saint Jean en Lestrée à Arras (voir plus loin son acte de décès daté du 11 décembre 1793).

Bénéficiant sans doute d'une remise de peine, 18 ans après les faits, le 25 novembre 1811, le fils, Louis DEROLLEZ épouse à Créquy Dorothée CUVILLIER.

Acte de décès de DEROLET Jean Baptiste

Aujourd'hui onze décembre mil sept cent quatre vingt treize (vieux style) vingt et unième jour de frimaire l'An second de la République une et indivisible deux heures du matin par devant moi Augustin Xavier ROUVROY officier public élu pour constater le décès des citoyens de la commune d'Arras Département du Pas-de-Calais sont comparues Françoise LENGLET âgée de 44 ans et Philippine SAGNIER âgée de 32 ans hospitalières de la maison et hôpital Saint Jean en Lestrée, y domiciliées, lesquelles ont déclaré que Jean Baptiste DEROLET âgé de 59 ans, natif de Créquÿ époux de Marie Marguerite PETIT est mort le jour d'hier à trois heures de l'après-midi en son domicile au dit hôpital, d'après cette déclaration je me suis transporté au dit domicile et je me suis assuré du dit décès DEROLET et j'ai rédigé ce présent acte que j'ai signé avec les dits témoins d'Arras les jour mois et An cy dessus.

Sources

Archives Départementales du Pas-de-Calais: Série IV L 81 TC Jugement du 15 août 1793

Registres paroissiaux et registres d'état civil de Créquy

Registres des décès d'Arras, référence 3 E 41/299: Acte n° 204 de l'année 1793

Bibliographie

SANGNIER Georges, Le Brigandage dans le Pas-de-Calais.

 

 

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