Créquy (Pas-de-Calais)

 

Les colporteurs dits marchands de louches

Leur nombre pour 1851 est énorme. Peut-être faut-il comprendre 98 colporteurs de pipes dont 95 vendent aussi des cuillères en bois ? N'y avait-il pas autre chose ? En tout cas, par la suite, il y a eu les robinets, plusieurs tailles de louches ([1]) et de cuillères, les jougs, les balais de "puenne" et de bouleau ([2]), la mercerie, les graines et même la "rouennerie".

En ce temps là, beaucoup portaient leur marchandise dans une hotte ou une voiture à bras avec ou sans chien. Après 1900, la hotte avait disparu et la plupart avaient une voiture couverte ou bâchée avec un "baudet", un mulet, un poney ou un cheval de petite taille. En général ils couchaient dans les granges, quelques uns "couchaient au cabaret". De mon temps, ils allaient "dans le Calaisis", "dans la Somme" ou "dans l'Oise". Auparavant, ils allaient plus loin, mon grand père Delrue avait des souvenirs de Normandie et peut-être au delà.

Mon grand père Moronval qui vendait des graines s'était rencontré en 1870 avec les Prussiens près de Bapaume et avaient passé une nuit dans la même grange qu'un petit détachement. "Ils ne lui avaient rien dit". Ils fréquentaient peu les auberges et le plus souvent s'attablaient avec du pain et une tranche de pâté, devant une pinte de bière dans un estaminet. La "bistouille" était à 20 centimes, les consommations les moins chères étaient le canon de bière et le petit verre de genièvre à 5 centimes.

             Je ne puis citer l'histoire de mon village sans vous raconter quelques histoires de ces joyeux lurons qui étaient musiciens, conteurs, etc... Il y avait une dizaine de violonistes à Créquy ; on dansait souvent en famille à l'occasion de Sainte Catherine, Saint Nicolas, quand on tuait le cochon ou à l'occasion d'un mariage ; que de parties de plaisir. On chantait à tour de rôle, on se déguisait en ours, etc...

            Pour les colporteurs, il n'y avait pas mal de combines pour la vente, et l'esprit était beaucoup plus large qu'aujourd'hui. En général, ils couchaient dans les granges, mangeaient gratuitement chez leur logeur, avant de quitter son logeur, il lui faisait un petit cadeau, exemple, une bonne savonnette pour la patronne (Prince du Congo) beaucoup de papier ; très bonne odeur, surtout du papier.

<<Un colporteur qui faisait le Boulonnais, arrive vers le soir à son auberge habituelle, il voit une croix à la porte, que faire ? Il rentre, présente ses condoléances à la femme du défunt qui lui répond : "Que voulez-vous, dans ce monde, c'est toujours les bons qui s'en vont". Le colporteur lui demande où il pourrait bien loger ; la bonne femme lui dit :

- "Que voulez-vous ? A cette heure ce sera difficile, et ici vous pourriez coucher dans la chambre du bout"

- "Merci, Madame"

Et tout en gagnant sa chambre, il voit une belle paire de souliers presque neufs, que faire ? Le mort n'en avait plus besoin et les souliers du colporteur sont presque finis ; il prend donc la paire de souliers qui, par chance, était juste à sa pointure. Le lendemain matin, bien chaussé, il dit au revoir et renouvelle ses condoléances et il dit à sa logeuse :

- "Comme vous le disiez si bien hier, c'est toujours les bons qui s'en vont"

Il pensait surtout à ses bons souliers.>>

 <<Un colporteur se ventait d'avoir passé la nuit dans un hôtel où il y avait 12 fenêtres ; son camarade lui répond :

- "Moi, j'ai couché dans un hôtel près d'Amiens où il y avait 42 fenêtres, comme je n'avais pas un bon sommeil, je me suis amusé à les compter"

Il ne mentait pas trop, car il s'agissait d'une grange avec 42 trous de rats.>>

             J'ai connu vers 1913, beaucoup de colporteurs ; ces gens là vendaient en grande partie le produit de leur travail (louches, balais, pilons, robinets, pipes en terre).

            Ils allaient à pied avec une grande hotte sur le dos, poids en charge 70 kg (35 kg par jour). Les mieux nantis ont une petite voiture à bras et un chien attaché à l'essieu. Ils font la Somme, le Nord et tout le Pas de Calais.

            Pour se faire une idée un peu plus précise de l'importance des métiers de la boissellerie dans le village au siècle dernier, profitons d'un recensement qui va reprendre par le détail ces différentes informations.


[1]- Parmi les différentes tailles de louches, le "badet" est la plus grande. C'est une grosse louche en bois confectionnée par les boisseliers de Créquy et qui servait à mélanger le breuvage ou nourriture des bestiaux en route à cuire dans de grands chaudrons (appelés "plats sillons") et à remplir les seaux en bois pour aller les abreuver. Son manche avait plus d'un mètre de long et sa capacité pouvait atteindre celle d'un saladier.

[2]- En langue régionale, le bouleau est appelé "bouillard". On faisait aussi des balais avec les genêts ou "giniau". Quant à la "puenne" c'était une plante arbustive qui poussait sur les talus mais qui a pratiquement disparu avec l'entretien, le fauchage des herbes et les produits chimiques désherbants.

 

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